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Publié par Jean-Guy Lecat

 

Selina Cartmell est une jeune metteur en scène anglaise qui vit à Dublin. Elle fait partie de ces créateurs qui ne souhaitent pas jouer dans un théâtre et recherchent le plus souvent des espaces qu’ils imaginent souvent plus propices à servir leur projet tout en insufflant un esprit contemporain à des textes du passé. Malgré un budget réduit elle a réussi à convaincre 10 acteurs (+ 20 élèves) parmi les meilleurs en Irlande de participer à « Titus Andronicus ». La gestation a duré 3 ans et le spectacle final a été extrêmement bien reçu par le public et la critique qui lui a décerné 4 prix dont celui du meilleur spectacle de l’année 2005.

 


 

Développement de Titus Andronicus dans un lieu particulier à Dublin

 

Sirène production est une compagnie de théâtre qui se consacre à la recherche, au processus de création et à l’expérimentation, en cherchant à explorer dans une  intense collaboration une approche interdisciplinaire du spectacle qui intègre la danse, les arts visuels, l'architecture, la musique et le théâtre. En 2003 j’ai entrepris de monter une production de Titus Andronicus dans un lieu-spécifique de manière de donner aux spectateurs une expérience viscérale et architecturale de l’une première pièce de Shakespeare.
Les objectifs du projet étaient :
- De créer une production qui plonge le public dans un environnement qui les impliquerait dans l'action et libérerait l'histoire au sein d’un contexte contemporain. 
- De réinventer la pièce de Shakespeare en transformant un vaste entrepôt abandonné en un monde relié à notre quotidien.
- De collaborez avec un ensemble d'interprètes, d'artistes et de musiciens pour créer un spectacle de théâtre totale, afin de stimuler l’assistance lors d’une expérience qui sorte du théâtre conventionnel.
- De donner a des artistes issue de disciplines varié, la liberté d’imaginer de différente manières un lieu, un texte et nous-mêmes. D’inciter ces artistes à fouiller le lieu et leur demander de l’envisager sous des angles différents. La mise en scène de Titus Andronicus en fin de compte parlait de la libération et de l’affranchissement des catégories artistiques.
Pendant deux ans j'ai recherché dans tout Dublin un espace qui convienne à cette pièce épique : Usine John Player, Father Matthew Hall, Prison de Killmainham, Stack A, Direction des docks de Dublin, Distilleries Guinness & Diagio, SS Michael & John, Cinéma Carlton, La rue O’Connell, La maison Cavinteely, Casernes & camps militaires, le château de Dublin.
Initialement je souhaitais créer Titus Andronicus dans un entrepôt désaffecté de  Cash’n’Carry (vente direct aux consommateurs) rue Thomas à Dublin 8. Un espace où j’étais à ce moment là en train de chercher et de développer un projet de spectacle acoustique Passades et produit par Operating Theatre en 2003. 
A cause de l’architecture industrielle du supermarché avec ses espaces et ses pièces divisé par des rideaux métalliques, j’ai eu le sentiment que l’organisation de l’édifice conviendrait bien au spectacle déambulatoire de Titus Andronicus avec comme guide pour le public le bâtiment lui-même, ses espaces extérieurs et ses cavernes intérieures. L’idée aussi, était que l’entrée des marchandises, sur le parking devant, servirait d’entrée au public.
L’échelle et la force du bâtiment, représentant Rome, pourraient ajouter à l’impact de la mort de Titus. La nature de l’environnement, donnant l’idée d’une tombe, pourrait soutenir la rusticité du texte de Shakespeare.
Cet entrepôt a sa propre esthétique, un urbanisme brutal qui fait directement référence aux conflits et aux terribles atrocités des périodes récentes. Dans le Titus Andronicus de Shakespeare les brusques sautes d’humeur, les traits d’humour noir, le choix et le mélange des goûts et des styles, le sexe et la violence, sont les caractéristiques universelles de l’art de notre temps. Le conflit au sein de Titus Andronicus entre le sacré et le profane, entre l’ordinaire et l’extraordinaire produit une tension qui pose des questions sérieuses à un public contemporain.
J’ai rencontré Jean-Guy Lecat  pour la première fois pendant que je développais le spectacle Passade ; après lui avoir envoyé des images de ce Cash’n’Carry, il est venu visiter l’emplacement et nous avons discuté du défi de monter Titus Andronicus comme un projet dans un lieu-spécifique. Ensemble nous avons exploré les possibilités de ce lieu de situer les actions dans l’espace principal du bâtiment en tenant compte des entrées, des sorties et rendre pratiques ces espaces pour les acteurs et l’équipe technique etc…
La halle principale, dans le bâtiment, a été choisi pour la perspective et la focalisation qu’elle pourrait donner au spectacle. Acoustiquement cet espace avec ses murs en béton, de même que la visibilité possible et la configuration des sièges aurait été un vrai défi, pour tirer le meilleur profit de la dynamique entre le public et les acteurs.
Au cours des discussions avec les propriétaires de l’entrepôt pendant les neuf mois suivant, il est apparu que cet espace serait détruit en raison de sa situation dans une zone très côté et de la masse et de la taille du bâtiment. 
Avec l’argent pour la recherche et le développement du Arts Council of Ireland j’ai travaillé avec un coordinateur spécialisé pour chercher d’autres emplacements à Dublin qui je l’espérais pourrait nous inspirer à réimaginer le spectacle dans un endroit différent en collant au plus prêt à notre vision initiale pour ce projet. En un mois nous avons vu dix emplacements de différentes tailles et praticabilités. Pendant notre quête de cet espace idéal je suis tombé sur le marché victorien d’Iveagh qui était laissé à l’abandon et fouillé par des archéologues. Conçu par Fredrick Hicks en 1902, la façade de brique et de pierre cache une grande halle métallique abritant le marché. En fonctionnement jusque dans les années quatre vingt dix, sont futur était incertain.  
Nous sommes entrés en contact avec le promoteur immobilier et nous avons découvert qu'il attendait le permis pour transformer le site en un marché d’antiquité, et pour construire dans le site voisin un hôtel de luxe.
Pendant nos recherches et l’exploration d'Iveagh Market, un monument remarquable dans la partie ancienne de la ville, il est apparu clairement que ce marché avec ses parties humides et sèches qui divisaient ce bâtiment en deux espaces séparés et coupés par le mur de la ville antique, devenait l’emplacement idéal auquel je me référait constamment comme notre « mini-colisé » à Dublin.
Il avait un espace de dimension épique, des proportions classiques, un caractère et une atmosphère uniques où je pouvais imaginer créer Titus Andronicus. La dégradation du marché et la présence de la nature (plantes et terre) qui envahissait l’espace ajoutait à son aptitude à se relier aux quatre éléments que sont le feu, l’eau, la terre et l’air qui sous-tendent les textes de Shakespeare.
Tout d’abord j’ai envoyé des photos de ce nouvel espace à Jean-Guy Lecat. Une fois encore Jean-Guy est venu sur place pour voir l’espace, passant quatre jours à discuter les possibilités de transformation de ce marché pour Titus Andronicus. Nous avons demandé au Festival de Dublin ainsi qu’au promoteur immobilier qui avait acquis le Marché Iveagh de devenir co-producteur et enfin demandé à un directeur de production  d’évaluer le coût de transformation de l’espace en respectant les règles d’hygiène et de sécurité.
Avec un coût approximatif de 300 000 € pour aménager l’espace nous sommes arrivé aux limites extrêmes du budget offert par le Art Council et les co-producteurs potentiels. En janvier 2005 nous avons été obligé d’abandonner complètement le projet et de réimaginer Titus Andronicus pour la troisième fois dans un espace théâtral plus conventionnel.
L'option et la disponibilité de la salle du Project Theatre, au  premier  étage une boîte noire transformable de 220 places dans le quartier de Temple Bar devint une possibilité.
En discutant à nouveau avec Jean-Guy nous avons examiné les possibilités d’utiliser l’espace, une des question qui revenaient sans cesse était le rapport entre le public et les interprètes. Comment retrouver un rapport dynamique entre l’aire de jeu et l’assistance dans cet environnement plus conventionnel ?
Nous avons décidés, que couper l’espace en diagonale de cette boîte noire avec un décor à chaque extrémité serait la manière la plus forte de cadrer l’action ; cela permettait aux éléments de jeu de bien fonctionner dans un espace simplement structuré. Après deux années de recherche nous pouvions nous référer à beaucoup d’idées développées dans les autres lieux. Par exemple les palettes qui étaient dans ce cash’n’Carry sont devenues l’idée centrale pour la conception du décor de Titus Andronicus. Nous les avons utilisées dans différentes configurations elles sont devenues alternativement des murs, des routes, un billot ; nous avons gardé la couleur bleue comme motif central de la pièce.
Tout au long de cette recherche, discuter à nouveau, réimaginer chaque fois Titus Andronicus dans ces nouveaux espaces en tenant compte de notre budget, était difficile. Cependant les discussions en profondeur avec Jean-Guy m’ont permis de comprendre plus profondément le texte et l’univers que je souhaitais créer pour Titus Andronicus. Au bout du compte j’ai vue que la production final, comportait beaucoup des éléments que Jean-Guy et moi-même avions envisagés pendant ces deux années, et de nous retrouver dans un espace théâtral conventionnel, après une recherche si intense pour notre lieu, avait libéré beaucoup d’idées qui étaient en maturation depuis nos premières rencontres.
Revoir le processus du développement vous fait prendre conscience des limites, des difficultés, du budget, mais aussi de l’énergie dont vous avez besoin pour faire aboutir le projet  d’une pièce épique dans un site-spécifique.

 

 

 

 

 

 

 


 Publish in AS magazine in October 2006

Titus Andronicus  

Selina Cartmell traduit de l’anglais  

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